Faire l'amour toujours

Sexualité réussie et crise du milieu de vie

Le vrai problème, en ce qui concerne la sexualité des sujets âgés, n’est pas véritablement le vieillissement en lui-même et l’installation progressive de ses marqueurs, mais plutôt la manière de les vivre et de s’y confronter. Il semble exister tout particulièrement une période charnière dans la vie de chacun qui va décider de la manière dont va se jouer à la fois la manière de vivre sa vieillesse et celle de vivre sa sexualité avec l’âge.

Crise du milieu de vie : le passage de tous les dangers

Les modèles psycho-dynamiques actuels d’explication du développement de l’individu de la naissance à la mort, se réfèrent principalement aux théories de Winnicott, et d’EH Erikson qui postulent que les crises de la vie sont une méthodologie de la construction de la vie psychique. Erikson, en particulier, nous propose un chemin de vie qui s’élabore au cours de l’existence, par périodes successives interrompues de phases de ruptures, chacune marquée par une crise. Pour lui, lors de la dernière période, la huitième et celle de la fin de vie, la tension entre l’intégrité et le désespoir ouvre sur la sagesse définie comme «une sorte d’intérêt détaché pour la vie en tant que telle, face à la mort en tant que telle.»

Il est à parier qu’il peut en être de même de l’intimité sexuelle, riche de sa vulnérabilité, de ses attachements et de ses renoncements ou de ses deuils, et qui de crises en expériences affectives, de ruptures en nouveaux investissements, nous fait évoluer successivement vers la fin de l’intimité affective et sexuelle, ou vers son enrichissement permanent.

La crise du milieu de vie joue un rôle essentiel dans les positions de chacun face au vieillissement. Définie dans les années soixante par le canadien Elliott Jaques [1]), elle est ce moment, variable selon les individus, où chacun se trouve confronté à sa fragilité. Nous entretenons tous en nous un « fantasme d’éternité », un sentiment de toute puissance, alimenté par la conviction narcissique du Moi en son immortalité, et qui nous fait penser que la maladie, la mort, sont réservés aux autres. Un jour, ce fantasme d’éternité rencontre « une limite jusque là ignorée de la libido ». Pour Gérard Le Gouès [2], cette limite est la plupart du temps physiologique. Un jour, notre corps nous rappelle à l’ordre : « Au cours du vieillissement, la génitalité corporelle diminue la première, avant la génitalité psychique. Ce décalage temporel crée un écart dans le sujet vieillissant, écart qui ébranle son narcissisme jusqu’à provoquer parfois des troubles de l’identité. ». En pratique clinique, il s’agit bien souvent effectivement de l’installation d’une maladie (diabète, hypertension, coronaropathie…) d’une intervention chirurgicale (cancer, infarctus…). Mais il peut s’agir aussi d’évènements de l’ordre de la perte (chômage, retraite, veuvage, divorce, deuil, décès des parents…). En 1921, deux ans avant sa première intervention pour cancer de la langue, Freud qui a 65 ans, et qui vient de perdre brutalement sa fille Sophie, écrit à Ferenczi : « Le 13 mars de cette année, je suis entré brusquement dans la véritable vieillesse. Depuis, la pensée de la mort ne m'a pas quitté » (E. Jones, 1969 [3]).

A titre d’exemple et d’illustration, on retrouve très souvent une sommation d’évènements de vie émotionnellement impliquants et à connotation de perte, dans les mois qui précèdent l’installation d’une dysfonction érectile chez l’homme. C’est lors de l’une ou plusieurs de ces occasions, que la réalité de son propre vieillissement s’impose au sujet qui prend enfin conscience de sa vulnérabilité.

La « crise du milieu de vie » est l’expression de la confrontation entre cette « expérience de terminaison » (G. Le Gouès, et le « fantasme d’éternité », déjà bien décrit par Ferenczi [4]. Chacun y réagira en fonction de ses ressources personnelles, des modèles culturels et des représentations auxquels il a accès.

Facteurs de personnalité

Depuis les travaux de Paul Ricoeur [5], nous savons combien le temps vécu n’est pas le temps mesuré, combien le temps représenté, tel qu’on le perçoit, peut différer du temps vivant, celui bien concret, tel que nous l’éprouvons au quotidien. Nos repères de temps sont profondément influencés par nos repères affectifs. Ils se construisent et se déconstruisent au fil des expériences vécues. L’angoisse du temps qui passe va se conjuguer différemment selon les grands traits de personnalité de chacun. Maintenir intacte sa capacité d’aimer, de partager, d’avoir une relation intime avec l’autre nécessite une indispensable adaptation aux marqueurs concrets du vieillissement.

Les personnalités de type narcissique, que les modifications liées au vieillissement renvoient à une altération insupportable de l’image du corps, possèdent une moins grande capacité à une sexualité modifiée dans son expression.

Certains individus ont des traits de fonctionnement, bien étudiés par l’école Canadienne de Psychologie sous la dénomination de « perfectionniste » (Todorov, 1996[6]). De capacité émotionnelle et d’attachement limitée, pris par un besoin permanent de productivité et d’efficience, leur sexualité est surtout centrée sur le besoin de valorisation, de réalisation, de performance. Avec les atteintes de l’âge, ils perdent très vite tout intérêt pour une sexualité qui ne leur permet plus le dépassement d’eux-mêmes.

Pour d’autres, personnalités de type « évitantes », telles que décrites initialement par Karen Horney (1945 [7]), puis reprises par les DSM III et IV, le manque de self fait que l’on se sent vite intimidés par les difficultés de tous ordres. Le ralentissement de la fonction sexuelle est ici rapidement interprété comme une limite infranchissable qu’il sera sage de ne pas chercher à outrepasser.

Hallström note en 199O [8] l’importance des facteurs sociaux, de la santé mentale, de l’état relationnel du couple, et des traits du caractère dans le déclin ou non de la sexualité avec l’âge, et souligne que les femmes dynamiques et actives ont moins de baisse de la sexualité que les autres.

En règle générale, plus le fonctionnement personnel prédispose à une sexualité de type relationnel, investi et engageant, plus l’intimité sexuelle pourra rester forte, découvrant progressivement de nouveaux horizons à deux, plus diversifiés, plus émotionnels et moins physiques (Colson, 2007 [9])

Habitudes et aptitudes sexuelles

L’inventivité et la capacité personnelle à diversifier sa sexualité et à l’adapter aux circonstances et aux épisodes de sa vie, joue certainement un grand rôle dans le maintien de l’intimité sexuelle. Nombre d’hommes et de femmes, à faible potentiel de libido, se désengagent plutôt facilement d’une activité pour laquelle ils n’ont jamais marqué un intérêt évident, à laquelle ils (et surtout elles) ne se sont jamais vraiment éveillé(e)s.

Si le fonctionnement personnel et sexuel est de type psychorigide, avec des scripts sexuels de départ pauvres et stéréotypés, empreints de tabous et de barrières, il ne peut y avoir aucun scénario de rechange disponible face aux signes du vieillissement, de la maladie, après une intervention chirurgicale, ou dans toute autre situation provoquant une modification de l’excitation et l’allongement du temps d’installation de l’érection ou de la lubrification.

Les habitudes sexuelles semblent se maintenir tout au long de la vie avec les mêmes caractères, et Martin, en étudiant en 1981 [10] l’évolution avec l’âge du comportement sexuel de 188 hommes, constate que ceux qui avaient été très actifs entre 20 et 40 ans, le restaient par la suite, et inversement. Pfeiffer avait déjà démontré en 1969 [11], que plus l'activité et l'intérêt sexuels sont forts au début du mariage, plus longtemps ils ont se prolongent.

Le couple, condition de l’intimité sexuelle

Le couple est la condition d’une intimité sexuelle durablement partagée. De nombreuses études mettent en évidence que la solitude est un facteur fréquent d’abandon de la sexualité chez les personnes âgées : 85% de ceux qui gardent des relations sexuelles régulières vivent en couple (Minichiello et Plummer, 2004 [12]). 61% des hommes entre 61 et 92 ans vivant en couple disent avoir des relations sexuelles, contre seulement 16% de ceux qui sont célibataires (Beutel, 2002 [13]). Le fonctionnement de ce couple semble tout aussi déterminant.

Veuvage et rupture d’intimité

Le veuvage est une autre forme de rupture d’intimité, non volontaire celui là, et qui risque souvent de mettre un terme pendant longtemps à l’activité sexuelle, surtout pour les femmes. Il est aujourd’hui un facteur bien connu de difficultés érectiles chez l’homme (Colson, 1992 [14]).

La perte affective est durement ressentie, peut être davantage que dans les autres formes de ruptures, car définitive et imposée par la vie, et elle conduit à un travail de deuil recentrant davantage sur soi qu’à une ouverture extérieure. Winnicott parle à ce sujet de la « Solitude Fondamentale » de l’unicité de l’être. (D.W.Winnicott, 1975 [15]).

Après la période d’ d’abstinence et de retrait pendant laquelle il a accompagné et soigné l’autre vers une mort déjà annoncée, le veuf (ou la veuve) décide un jour de continuer à vivre. Refaire un couple après un veuvage, c’est recommencer, recréer une autre intimité sexuelle, avec de nouveaux investissements, de nouveaux gestes, de nouvelles émotions partagées à deux. Pour beaucoup, cela ne sera ni possible ni souhaité. L’expérience prouve que les hommes restent moins longtemps veufs que les femmes, qui seront bien moins nombreuses à refaire un couple, en particulier chez les plus âgées. Les hommes décident plus souvent de refaire leur vie, souvent par sentiment d’isolement, ou par nécessité domestique, pas toujours par sentiment amoureux (Colson, 1992 ).

Le nouveau couple sera actif sexuellement, comme nous le montre J. Stryckman, dans une enquête effectuée en 1980 [16] auprès de veuves et veufs canadiens remariés : Après 65 ans, 60% des hommes et 50% des femmes sont toujours actifs sexuellement contre 6% des veufs et 4% des veuves non remariés.

Partage d’intimité et difficultés sexuelles

Si l’absence de couple stable est un frein à la sexualité des plus âgés, les difficultés sexuelles du partenaire y font aussi souvent renoncer. Un ou une partenaire dysfonctionnel, ou tout simplement non sexuellement motivée, induit fréquemment des troubles de l’érection chez l’homme (Delamater, 2005 [17]), (Fugl Meyer, 2002 [18]) et peut, tout autant que l’absence de partenaire, conduire à l’arrêt de toute activité sexuelle (Rossi, 1994 [19]). Du côté des femmes aussi, la dysfonction du partenaire est souvent citée comme facteur d’arrêt de sa propre sexualité (Chevret, 2004 [20]). Mac Cabe note en 1997 que moins l’intimité dans le couple est importante, plus le risque de difficultés sexuelle augmente, en particulier chez les femmes[21].


[1] Jaques E., “Death and the mid-life crisis”. Int J Psychoanal 1965 Oct;46(4):502-14

[2] Le Goues G. « L'âge et le principe de plaisir », 2000, Dunod éd., Paris, 161p

[3] Jones E, « La vie et l'œuvre de Sigmund Freud, les dernières années » (1919-1939), trad. L. Flournoy, Presses Universitaires de France, 1969, pp. 89

[4] Ferenczi S., « Pour comprendre les psychonévroses du retour d'âge », in : Oeuvres complètes, Paris, Payot, 1974, tome 3

[5] Ricoeur P., Temps et Récit, Seuil, Paris, t. III. Le Temps raconté, 1985 ; rééd. Points-Essais, 1991

[6] Todorov C, Bazinet A, « Le perfectionnisme : aspects conceptuels et cliniques », 1996, Rev. Can. Psychiatrie, vol 41

[7] Horney K. “Our Inner Conflicts: A Constructive Theory Of Neurosis”. 1945, New York: W.W. Norton and Company Inc

[8] HALLSTROM T. Changes in women’s sexual desire in middle life : the longitudinal study of women in Gothenburg. Arch Sex Behav, 1990 ; 19 : 259-68.

[9] Colson MH. Sexualité après 60 ans, déclin ou nouvel âge de vie?, Sexologies 2007 - 16 (2) pp: 91-101

[10] Martin CE., « Factors affecting sexual functioning in 60–79-year-old married males”, 1981, Arch of Sex Behaviour, , 10 (5) :399-420

[11] Pfeiffer E., 1969, Sexual Behavior of Old People in E. W. Busse and E. Pfeiffer, eds, Behavior and Adaptation in Late Life, Boston, Little, Brown and Co.

[12] Minichiello V, Plummer V and D., Loxton D. Factors predicting sexual relationships in older people: an Australian study. 2004, Australasian Journal on Ageing, 23 (3), 125-130

[13] Beutel ME, Schumacher J, Weidner W, Brahler E., sexual activity, sexual and partnership satisfaction in ageing men-results from a German representative community survey. Andrologia 2002;34:22-28

[14] Colson MH, « veuvage et impuissance », 1992, Rev Eur Sex med, (2), n°7

[15] Winnicott D. W., Préface de J.-B Pontalis, Jeu et réalité, L’espace potentiel, Editions Gallimard, 1975,

[16] STRYCKMAN, J., 1980, Veuvage, remariage et sexualité (une étude dans la région de Québec), Santé mentale au Quebec, V, 2,. 146-154

[17] De Lamater JD, Sill M, « Sexual desire in laterLife”. 2005, J Sex Res 42: 138–149. 26

[18] Fugl-Meyer KS, Fugl-Meyer A R, Sexual disabilities are not singularities, 2002, Int J Imp Res, 14 (6): 487-493

[19] Rossi, A. S. (Ed.). (1994). Sexuality across the life course. Chicago, IL: The University of Chicago Press

[20] CHEVRET M. Impact of erectile dysfunction (ED) on sexual life of female partners : assessment with the Index of Sexual Life (ISL) Questionnaire. J Sex Marital Ther, 2004 ; 30 : 157-72.

[21] McCabe MP: Intimacy and quality of life among sexually dysfunctional men and women. J Sex Marital Ther 1997 Winter;23(4):276-90

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