Faire l'amour toujours

L’Après crise de vie : quelle sexualité choisir ?

Lorsque la crise passe et que l’on s’installe peu à peu dans un nouveau statut de vie, actualisé, qui est on devenu ? Et avec quel choix de sexualité ?

Les trois voies

Le déclin inéluctable

A la fin du XIX° siècle, ou au tout début du suivant, pour Freud, et surtout pour Ferenczi en 1921, le déficit narcissique du sujet vieillissant condamnait définitivement sa sexualité : « En vieillissant, l’homme a tendance à retirer les émanations de la libido des objets de son amour et à retourner sur son « Moi » propre l’intérêt libidinal dont il dispose probablement en moindre quantité. Sa libido régresse à des étapes prégénitales du développement».

La sublimation

Un siècle plus tard, G. Le Gouès considère qu’il ne s’agit là que d’un passage, d’une épreuve de réalité. Confronté au vieillissement et à son cortège de renoncements, le sujet peut aussi y gagner de la vie mentale. Il peut aussi se forger des représentations nouvelles, une image nouvelle de soi portant davantage sur l’idéal de soi. En s’acceptant et en acceptant le vieillissement, le sujet peut conserver intact son potentiel sexuel, en l’adaptant à une nouvelle réalité.

L’autocastration préventive

Il existe une troisième voie, soulignée par Georges Abraham (Abraham, 1975[1] et 2005[2]), dans laquelle le sujet se soustrait à l’épreuve de réalité, en choisissant l’arrêt et le retrait volontaire face à une sexualité qui n’est plus à la hauteur des attentes de jadis. Une « autocastration préventive » face à une sexualité qui ne sera plus celle d’hier.

Mieux comprendre le choix de vie sexuelle

L’apport des théories sociologiques

Engagement et continuité

La sociologie, et plus particulièrement la microsociologie, illustre bien la compréhension des comportements sexuels des plus âgés, en y apportant un éclairage complémentaire.

Au milieu du XX° siècle, commencent à se développer les premières théories tendant à rendre compte du glissement en train de s’opérer chez les plus âgés : la retraite n’est plus définie comme l’antichambre de la mort, mais comme un nouvel âge de la vie. La vieillesse peut être combattue par l’engagement dans de nouveaux rôles sociaux.

Des auteurs comme Cavan (1949)[3], et surtout Havighurst et Albrecht (1953[4]) jettent les bases de ce qui deviendra plus tard la théorie de la ‘vieillesse active’ (activity theory of ageing).

Les théories du désengagement prennent naissance peu après, en réaction à celles de l’engagement, jugées irréalistes. Pour Elaine Cumming et William Henry Growing, le vieillissement se marque principalement en termes de perte progressive d’un certain nombre de rôles sociaux (retraite, départ des enfants, veuvage …), et de désengagement progressif de ses investissements passés. Seuls certains individus hors du commun (capitaines d’industrie, célébrités, grands esprits politiques littéraires ou scientifiques…) pourront vivre jusqu’au bout dans la continuité (Cumming et Growing, 1961)[5].

Les théories dynamiques et la déprise

Mieux adaptées à la réalité de chacun, elles se structurent entre engagement et désengagement, et se développent avec Gubrium (1973)[6], puis surtout Clark et Anderson (1967)[7] qui considèrent la vieillesse comme une étape de la vie. L’adaptation à la vieillesse est pour eux un processus dynamique. Une retraite réussie dépendra essentiellement de la façon dont la personne âgée est en mesure de réconcilier ses aspirations individuelles avec les limites imposées par l’âge.

Parmi les théories dynamiques, celle de Paul et Margaret Baltes, à la fin des années 90, nous parait la plus susceptible de s’appliquer à la sexualité chez le sujet âgé (Baltes, 1990)[8]. Ils définissent la vieillesse comme un équilibre dynamique permanent qui s’établit entre impossibilités devenues peu à peu définitives et possibilités nouvelles, entre désengagement et engagement, entre désinvestissement des anciennes activités devenues impossibles, et investissement dans de nouvelles activités.

La « déprise » ainsi définie devient pour eux une « optimisation sélective avec compensation ». Ils citent dans leur livre l’exemple d’une déprise réussie, celle du musicien Arthur Rubinstein. Celui-ci expliquait comment il parvenait à donner encore des concerts malgré son grand âge : «Je joue moins de morceaux (sélection), que je répète plus souvent (optimisation), et en y introduisant des ritardandos avant les séquences rapides (compensation).»

A-t-on le choix de sa sexualité après l’âge ?

Nous vivons notre sexualité comme nous vivons notre vie. Les théories psychologiques et sociologiques du vieillissement nous permettent une meilleure compréhension de nos possibilités individuelles et collectives, mais peuvent aussi nous montrer le chemin d’une sexualité épanouie. Nous n’avons pas le choix face au vieillissement physiologique, mais il nous reste celui de notre vie face aux limitations imposées par l’âge. Notre choix de vieillesse sera notre dernier choix de vie.

Vieillesse « décompensée »

La vieillesse décompensée se situe dans l’abandon et le retrait de toutes choses, y compris de la sexualité. C’est le cas des individus ne possédant pas le potentiel nécessaire pour accepter et vivre autrement, chez lesquels la pression exercée par la maladie, les difficultés de vie, une trop grande fermeture au changement les porte au renoncement, au retrait, au repli, à la dépression.

Pour eux, la vieillesse se conjugue dans le déclin, le déficit, la perte. Il n’existe pas vraiment d’âge pour renoncer, cela peut se passer à 50 ans comme à 70. Un deuil ou un nouvel amour pourra faire toute la différence. Tout se joue à des moments clés pour l’individu, où la vie et le désir de vie s’imposent ou s’évanouissent. La sexualité disparaît avec l’élan de vie dont elle est l’expression.

Vieillesse « surcompensée »

L’impossibilité de l’acceptation de la différence liée à l’âge, rend impossible le maintien de l’activité sexuelle antérieure, mais fait rechercher des compensations dans des valeurs matérielles. Une surconsommation, de rencontres, d’expériences sexuelles différentes, de recherche de performances… s’impose à l’individu en souffrance. On retrouve là les vieillards, décrits par Freud et Ferenczi, dont la sexualité « prend souvent la forme franche de l’érotisme anal et urétral, de l’homosexualité, du voyeurisme, de l’exhibitionnisme et de l’onanisme ».

Vieillesse « optimisée » :

Entre abandon et continuité aveugle, Notre sexualité peut se concevoir comme une « optimisation sélective avec compensation ». Il est possible d’accepter les modifications imposées par le vieillissement, sans pour autant renoncer à sa sexualité. Une sexualité devenue différente, moins physique et davantage relationnelle, moins sexuelle mais davantage sensuelle (Colson, 2001)[9]. La sexualité du sujet âgé se construit, comme sa vie, autour d’une dynamique entre ruptures et investissement nouveaux.

La vieillesse rétrécit le champ d’action de chacun, sans jamais l’interdire véritablement. Chaque individu doit prendre la mesure de ce qui ne sera plus possible, tout autant que de ce qui lui est désormais enfin rendu possible.

Les 5 clés d’une sexualité optimisée

Le temps davantage que l’espace

Si la dimension spatiale de la sexualité a tendance à se rétrécir (moins de mobilité), la dimension temporelle reste, elle, parfaitement accessible et pourra être privilégiée avec bonheur. Prendre son temps, en laisser à l’autre, permet d’explorer de nouvelles sensations, de nouvelles émotions.

Le temps des femmes, plus long, n’est pas celui des hommes, toujours plus rapides dans leurs réactions sexuelles et leur plaisir. Avec l’âge, les rythmes du corps peuvent enfin de retrouver.

Le temps des caresses et de la sensualité

L’allongement du temps de déclenchement de la réaction sexuelle dans les deux sexes (plus de temps pour avoir une érection ou une lubrification) et de celui de la période réfractaire chez l’homme, renforcent cette donnée.

En prenant le temps des caresses, les hommes âgés pourront compenser le décalage fréquent entre leur excitation mentale et le déclenchement plus tardif de leur érection. Les femmes, de leur côté, pourront prendre le temps de la lubrification, et s’apercevront qu’elle est le plus souvent possible, même sans traitement hormonal de leur ménopause, mais plus lente à s’initier.

Moins quantitatif et plus qualitatif

La sexualité n’est pas seulement pulsion, elle est aussi expérience émotionnelle. Il est possible d’apprendre à fonctionner non plus seulement dans le besoin, mais plutôt dans le désir de l’autre.

Avec l’âge, la sexualité devient moins physique, mais acquiert aussi davantage de résonnance émotionnelle. Les hommes en particulier doivent apprendre à étalonner leur sexualité non plus sur des repères « métriques » (plus dur, plus fort, plus souvent, plus rapide…) mais sur des repères devenus relationnels et émotionnels (plus avec toi, plus proche, plus longtemps, davantage dans la fusion …).

Moins génital, mais plus érotique

L’érotisme, qui laisse deviner, qui suggère sans jamais montrer crument, qui privilégie l’imaginaire et le symbolique, et qui, comme nous le dit si bien André Pieyre de Mandiargues « illumine le corps de l’homme », est bienvenu pour jouer sans se dévoiler véritablement.

Femmes plus actives, hommes plus réceptifs

Chacun, homme et femme, doit apprendre de l’autre sexe ce qui lui a bien souvent échappé jusque là¨.

Les hommes doivent apprendre à être plus réceptifs, à savoir se laisser aller aux caresses qui déclenchent et maintiennent l’érection. Ils doivent apprendre à laisser leur partenaire prendre le relai en cas de défaillance. Ils doivent apprendre à faire confiance à l’autre et à laisser venir leurs sensations, plutôt que de chercher à les forcer dans l’action.

Les femmes, de leur côté, ont à apprendre à devenir partenaires à part entière. Elles ne doivent plus mesurer le désir de leur compagnon à la rigidité de son érection, mais à savoir, au contraire, la susciter par des caresses appropriées. Elles ont à aller activement vers leur plaisir, sans attendre passivement qu’il leur soit donné.

Pour une sexualité jusqu’au bout de ses jours

L’expérience clinique et les grandes études épidémiologiques récentes de ces dernières années nous apprennent qu’il est possible d’accepter les modifications imposées par le vieillissement et de s’y plier, sans pour autant renoncer à sa sexualité.

Le vieillissement physiologique affecte davantage la fonction de reproduction que l'exercice de la sexualité et le plaisir. Avec l’âge, la sexualité devient moins physique, mais acquiert aussi davantage de résonance émotionnelle.

La personne âgée doit apprendre à fonctionner non plus seulement dans le besoin sexuel, mais plutôt dans le désir, le sien et celui de l’autre. Une sexualité devenue différente, moins physique et davantage relationnelle, moins sexuelle mais plus sensuelle. Une sexualité qui prend enfin le temps des caresses et des émotions de chacun. A chacun de nous de découvrir le nouvel espace érotique que rendent toujours possible l’avancée en âge et l’amour qui perdure jusqu’au dernier jour.

Les hommes et les femmes d’aujourd’hui ont un nouvel espace qui s’ouvre à eux. Issus du Baby-Boom des années cinquante, ils ont été adolescents en pleine mouvance hippie, ils ont grandi avec la pilule du Docteur Pincus et l’amour libre, et ont tracé pour leurs descendants le chemin d’une nouvelle forme de sexualité, libre de reproduction, et où sexualité pouvait rimer avec liberté.

Il leur reste encore une étape à franchir, et un nouveau modèle encore à définir, au-delà des tabous et des idées reçues. Il leur reste à être les premiers à inventer un nouvel âge de la vie, celui de la sexualité après l’âge.


[1] Abraham G., Pasini W., « Introduction à la Sexologie Médicale », 1975, Payot, Paris,

[2] Abraham G. « Sexualité et vieillissement », 2005 Rev Med Suisse;1:774-7

[3] Cavan, R. S., E. W. Burgess, R. J. Havighurst, and H. Goldhammer. 1949. Personal Adjustment in Old Age. Chicago: Science Research Associates

[4] Havighurst RJ, Albrecht R, 1953, « Older people ». London : Longman, Grass.

[5] Cumming E., Growing Henry W. old. The process of disengagement, New york, Basic Book, 1961

[6] Gubrium J. F., 1973, Apprehensions of Coping Incompetence and Responses to Fear in Old Age, International Journal of Aging and Human Development, Vol. 4 Spring, 111-125.

[7] Clark, M., B.G. Anderson, « Culture and Aging.”, 1967, Springfield, Illinois

[8] Baltes P et M, Baltes PB, Successful aging: perspectives from the behavioural sciences. New York: Cambridge University Press, 1990.

[9] Colson MH. Réaliser sa sexualité, 2001, La Martinière, Paris

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