Santé Sexuelle au Féminin

L’orgasme clitoridien est-il un orgasme infantile ?

Marie hélène Colson

La distinction entre orgasme clitoridien et vaginal nous vient de la tradition psychanalytique. Avant Freud, les femmes jouissaient sans trop se poser de questions, ou elles ne jouissaient pas, mais n’en savaient rien, puisque personne n’en parlait jamais.

Connu depuis Hippocrate, trois cent ans avant notre ère, le clitoris est le premier organe du plaisir chez la femme. Pendant longtemps, le plaisir féminin est connu comme un moyen d’assurer la fertilité de la femme et la stimulation du clitoris en est une étape importante. Dès le VI° siècle avant notre ère, le taoïsme en Chine, puis le tantrisme en Inde ont développé l’idée du plaisir de la femme et de la stimulation du clitoris pour y arriver. Au Moyen Age, puis à la renaissance, même si Thomas d’Aquin fustige le plaisir féminin, de nombreux théologiens des trois grandes religions pensent que le plaisir participe à la conception d’un enfant, et il est conseillé à la femme de se caresser pour l’obtenir. Dans la Niddah, partie du talmud qui régente avec précision la sexualité en fonction des lois religieuses juives, il est même conseillé à l’homme d’attendre le plaisir de sa femme pour pouvoir jouir ensemble et être sûr de concevoir un enfant mâle.

Ce n’est qu’au XVII° siècle que les médecins acquièrent la certitude que les femmes peuvent concevoir sans orgasme. Ils vont même jusqu’à suggérer et développer l’idée qu’une femme frigide procrée plus aisément. En 1875, un professeur de zoologie de l’Université de Liège, Edouard van Beneden décrit le mécanisme biologique de la fertilisation, dans lequel il ne trouve pas de place à assigner au clitoris, qui devient dès lors inutile. D’inutile, il devient vite suspect des pires maux féminins, à une époque où l’hystérie fascine. Baker Brown, président de la très respectable « British Medical Society » de l’époque, préconisera l’excision dans cette pathologie, comme dans l’épilepsie, l’homosexualité, et d’autres formes de « folies féminines ».

C’est dans ce contexte que Freud, en 1905, développe l’idée d’une différence entre les possibilités d’orgasme chez la femme. Il estime que l’orgasme clitoridien, est un stade immature et archaïque de l’expression de la sexualité féminine. Freud conçoit l’organisation de la sexualité chez la femme autour de la frustration de l’absence de pénis. Le clitoris serait pour lui un pénis en miniature, un sexe tronqué que la petite fille investit en compensation, en attendant un jour de découvrir sa vraie sexualité, révélée par la pénétration masculine et le phallus tout puissant. Ce n’est donc que tardivement, d’après Freud, avec le renoncement à son orgasme clitoridien, infantile et immature, que la femme peut accéder à sa sexualité d’adulte, en obtenant enfin un orgasme vaginal. Les femmes qui n’en ont pas sont des femmes frigides. Les femmes doivent « changer de zone sexuelle directrice » et déplacer leur centre de gravité sexuelle du clitoris vers le vagin pour faire la preuve de leur maturité sexuelle.

Il faudra attendre Mélanie Klein, puis Ernest Jones (1932) pour que se dessine une idée nouvelle : le clitoris n’est pas un pénis tristement atrophié mais un organe féminin à part entière. La femme n’est pas un homme raté, mais un être bien distinct et à part entière.

Hélène Deutsch, disciple de Freud, dira qu’une femme « féminine », c'est-à-dire une vraie femme, est celle « qui a réussi à établir la fonction maternelle du vagin et à abandonner les revendications du clitoris »

Une autre de ses disciples, et fervente admiratrice, la très freudienne Marie Bonaparte, psychanalyste célèbre, Altesse royale et maîtresse d’Aristide Briand, se fera opérer du clitoris à trois reprises entre 1927 et 1931 pour obtenir un orgasme vaginal, sans succès. Françoise Dolto elle-même, plus près de nous, n’échappera pas au mythe de la femme mature ayant renoncé à son clitoris et écrira "Il est de toute importance que la fille fasse son deuil de ses fantasmes masturbatoires clitoridiens (...) La solution, c'est l'investissement vaginal".

De l’autre côté de la méditerranée, sur une large partie du continent africain, mais aussi dans certaines zones d’Asie du sud est, le désir et le plaisir des femmes est jalousement préservé par la pratique de l’excision. Il existe plusieurs formes de mutilations génitales, plus ou moins délabrantes, qui toutes comportent l’ablation du clitoris en tout ou en partie, car il est considéré comme l’organe du seul plaisir de la femme, un plaisir interdit. Aujourd’hui encore, on estime à 130 millions le nombre de femmes dans le monde ayant été excisées.

Avec la deuxième moitié du XX° siècle, émerge en occident, chez les hommes comme chez les femmes, le désir d’une sexualité non plus entièrement dédiée à la reproduction, mais aussi au plaisir. Avec Kinsey, qui publie en 1948 son rapport sur le plaisir et l’orgasme, puis Master et Johnson, qui définissent les différentes étapes physiologiques du plaisir chez l’homme comme chez la femme sans voir de réelles différences entre orgasme clitoridien et vaginal, c’est une véritable révolution d’idées qui s’opère. Le rôle du clitoris est peu à peu réhabilité, et les femmes qui n’obtiennent d’orgasme que clitoridien, se sentent de moins en moins frigides.

En 1981, les choses se compliquent encore car l’on redécouvre une troisième zone de plaisir, sur la paroi antérieure du vagin, qu’Addiego nommera « le point G », en hommage au gynécologue allemand Grafenberg qui l’avait décrite le premier en 1950. Mais il était déjà connu depuis bien longtemps des tantriques, qui l’appelaient « Kanda » et des taoïstes (« perle noire »). L’année suivante, le point G deviendra célèbre, médiatisé par le livre grand public de Beverly Whipple et John Perry, et ne cessera dès lors de faire couler beaucoup d’encre.

Dans les années suivantes, seront encore identifiées l’éjaculation féminine, la possibilité d’orgasme chez la femme sous l’effet de la seule imagerie mentale, la capacité d’orgasme conservée chez les femmes traumatisées médullaires, avec section complète de moelle, ce qui est objective un déclenchement de l’orgasme pouvant échapper aux grandes voies de conduction nerveuses.

Ce qui semble le plus admis actuellement par les milieux scientifiques, est l’extrême polymorphisme de l’orgasme féminin. Avec le développement de nos connaissances anatomiques et physiologiques, la distinction entre orgasme clitoridien et vaginal nous apparaît très formelle. Il semble plus cohérent de parler d’un orgasme unique dans sa forme, et variable dans son intensité, et dont le déclenchement peut être induit par la stimulation de cibles sexuelles multiples. Le déroulement des différentes phases de l’orgasme nous montre bien l’implication de toutes les structures génitales au moment de l’orgasme, quel qu’en soit le point de déclenchement. Dans tous les cas de figure, le clitoris érigé par l’excitation préalable, se retire alors sous le prépuce clitoridien, et les petites lèvres deviennent plus foncées et s’épaississent. Lorsque l’orgasme est imminent, le vagin diminue de volume (environ 30%), et se gorge de sang. Les muscles de l’utérus se contractent. Au moment même de l’orgasme, l’utérus, le vagin et les muscles du bassin subissent une série de contractions musculaires. La lubrification naturelle du vagin est alors intense. Après l’orgasme, l’afflux de sang disparaît, le clitoris émerge alors du prépuce et reprend sa taille normale, en moins de dix minutes.

Les femmes semblent avoir développé au fil de leur évolution, une capacité au plaisir plus diversifiée et plus riche que leurs partenaires masculins. Toutes les femmes sont équipées physiologiquement pour le grand voyage du plaisir. C’est peu à peu, et sans règles précises, qu’elles vont découvrir et investir, ou pas, leurs zones de plaisir, clitoris, vagin, point G, sein, … en fonction de leur histoire personnelle et de leurs expériences successives. Le plaisir semble aujourd’hui devenu moins mystérieux, moins difficile à atteindre pour les femmes, et surtout moins normatif, toutes les formes d’orgasme étant bonnes à prendre sans discrimination d’origine, en fonction du moment, des envies, du partenaire et de son rythme propre.

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