Santé Sexuelle au Féminin

Les femmes se masturbent-elles moins souvent que les hommes ?

Marie hélène Colson

La masturbation reste, y compris aujourd’hui encore, l’un des tabous les plus prégnants de notre civilisation, au masculin comme au féminin.

Les trois grandes religions monothéistes, pour lesquelles la sexualité ne peut s’exprimer que dans le mariage, répriment en bloc toute pratique sexuelle ne s’inscrivant pas dans le cadre de la reproduction et de la conjugalité. Chez les musulmans, la masturbation est interdite, mais peut, toutefois, être utilisée en dernier recours, pour éviter bien pire, par exemple l’adultère ou la relation sexuelle hors mariage. Dans le judaïsme, où le plaisir n’est pas culpabilisé mais au contraire bienvenu dans le cadre du mariage, la masturbation entre époux lors du rapport sexuel n’est pas interdite. La religion chrétienne est là encore, la moins permissive, interdisant tout ce qui n’est pas de l’ordre du strict coït entre époux.

La masturbation est dans l’ensemble considérée comme nuisible car la semence, principalement masculine, est précieuse et ne doit pas être gaspillée en vain. A l’origine de cette idée, peut-être la théorie des humeurs, chère à Hippocrate et à Galien, et qui va jouer un rôle prépondérant dans la pensée médicale jusqu’au XVIII° siècle. Les quatre humeurs (sang, phlegme, bile jaune et bile noire) doivent s’équilibrer dans le corps, et il est épuisant et dangereux d’en perdre inutilement une partie. Le sperme est assimilé au sang, et perdre son sperme équivaut à perdre son sang, donc à s’affaiblir. Peut-être aussi, le combat acharné que l’église chrétienne livrera dès ses origines aux divinités païennes, s’inscrit elle aussi dans cette perspective de lutte contre la masturbation, d’essence païenne.

L’antiquité, en effet, est nettement plus clémente envers le plaisir charnel et ne voit pas malice dans la diversité de pratiques sexuelles visant à la satisfaction de chacun. Il a été retrouvé des bâtons phalliques datant de l’Aurignacien (c'est-à-dire 30.000 à 20.000 ans avant notre ère), olisbos sculptés, dont certains de forme double, permettant probablement la pénétration simultanée par deux femmes.

Pour les Egyptiens, le couple humain primitif est né de la semence du Dieu Soleil Atoum qui pour cela n’a pas hésité à faire usage de sa main divine. Les grecs n’y voient, eux non plus, rien de prohibitif et les femmes grecques sans hommes (veuves ou lesbiennes) utilisent elles aussi des Olisbos, phallus de cuir avec attaches, amplement décrits dans les « phallophories » des Grandes Dionysies, ces fêtes paysannes destinées à assurer la fertilité des cultures. C’est d’ailleurs le dieu Pan lui-même qui aurait appris aux bergers comment se soulager lors des périodes d’abstinence sexuelle. Toujours en Grèce, Diogène, qui vivait dans un tonneau et pratiquait l’ascétisme le plus absolu, ne s’était cependant pas dépouillé de la masturbation qu’il avait coutume de pratiquer en public. En Inde, la masturbation féminine se prescrit dans le yoga tantrique, où les initiées obtiennent l’orgasme par caresses manuelles, en répétant le mantra « Hung », en pratiquant la science des souffles, et en imaginant le coït de Shiva et de Parvatî. En chine aussi, la masturbation féminine est licite, comme de nombreux objets érotiques anciens en attestent, probablement car le « sperme féminin » ne semble pas jouer de rôle dans la fécondation, et peut donc être utilisé à d’autres fins.

En Occident, le moyen âge réprime la masturbation, mais sans trop de rigueur, comme en témoigne cette réponse du pape Léon IX interrogé il y a mille ans sur la question et qui décide que « la Miséricorde de Dieu doit l'emporter sur la sévérité apostolique ». Les siècles suivants seront cependant de plus en plus réprobateurs. Au XIII° siècle, par exemple, pour Saint Thomas d’Aquin, la masturbation est contre nature. Elle est un péché sauf si elle se produit involontairement, par exemple lors de pollutions nocturnes. De la renaissance au XVIII° siècle, la masturbation est un péché, une transgression religieuse.

A partir du XVIII° siècle, commence à s’organiser, dans le sillage du britannique John Marten, dont il n’est pas sûr qu’il eut bien été médecin, un discours « médicalisé » visant à diaboliser la masturbation, et qui laissera, y compris de nos jours, des traces profondes dans nos représentations. Il publie vers 1712 une brochure devenue célèbre, « Onania », destinée à fustiger la pratique solitaire qu’il nomme onanisme, en référence à Onan, second fils de Judas qui préféra jeter sa semence dans la terre plutôt que de féconder, comme le voulait la tradition, la veuve de son frère. Il y donne un long catalogue des dangers auxquels le masturbateur s’expose, de l’impuissance à la mort elle-même, en passant par les vertiges ou la mélancolie. L’idée est reprise et renforcée par le bon Docteur Tissot, dans son livre « de la masturbation », best seller absolu, publié en 1757 et qui fera autorité jusqu’au XX° siècle. La justification médicale de la répression de la masturbation est née et provoquera un vaste phénomène alimenté non seulement par les pairs de l’église, mais aussi par les plus grands intellectuels, Kant, Schopenhauer, Littré, Raspail, Sainte Beuve, et même des libertaires comme Proudhon. Tout sera bon pour renforcer l’interdit, entraves, corsets, camisoles de force, ceintures de contention, anneaux péniens à pointes, voire même excision ou infibulation. Les régimes et les mesures diététiques ne seront pas en reste, et l’on oublie souvent que c’est dans cet objectif que les frères Kellogg commercialiseront dans l’Amérique de la fin du XIX° siècle, les céréales devenues universellement célèbres sous le nom de Kellogg’s corn flakes.

Pour Thomas Laqueur, dans son ouvrage « le sexe solitaire », la masturbation pose problème, au siècle des lumières comme au suivant, pour trois raisons principales. Elle est à la fois une activité liée à l'imagination et au fantasme, un acte solitaire par essence antisocial; et surtout, échappe à toute limite, à toute forme de contrainte, et peut donc potentiellement conduire à l’aliénation.

Le terrorisme anti-masturbatoire, sur fond de justification médicale, perdurera cependant, avec une égale répression chez les hommes comme chez les femmes, jusqu’au XX° siècle, moment où les choses commencent à s’inverser. Pour Freud, la masturbation, bien que toujours considérée comme une perversion chez l’adulte, devient une étape essentielle de la construction de la sexualité infantile. Elle est assimilée à la forme fondatrice de l’expression sexuelle, correspondant à l’énergie sexuelle désordonnée de l’enfant. En 1923, Wilhem Stekel publie « Onanisme et Homosexualité », dans lequel il s’attaque courageusement à deux fortes fausses croyances, celles que l'onanisme est dangereux pour la santé et à celle que l'homosexualité est une perversion. En 1933, un gynécologue anglais, Robert l. Dickinson, auteur de l’ « Atlas of human sex anatomy » recommande à ses patientes frigides de se masturber pour obtenir un orgasme, et leur préconise même l’usage d’un vibromasseur.

En 1948 et en 1953, les deux rapports Kinsey brisent publiquement et pour la première fois véritablement le tabou. Ils divulguent l’importance cachée du phénomène, puisque, malgré les interdits encore très prégnants à l’époque, 82% des jeunes hommes et 25% des jeunes femmes avouent s’être masturbés avant l’âge de quinze ans, et après 18 ans, cela est vrai pour 95% des hommes et 46% des femmes.

Les sixties, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, marqueront un tournant définitif de l’évolution des mœurs. La masturbation, que Masters et Johnson déculpabiliseront dès 1966 (« il n’y a pas de justification physiologique ou médicale à considérer la masturbation comme dangereuse »), va devenir dans les années qui suivent l’un des fers de lance des mouvements féministes américains. En particulier celui des féministes anti-freudiennes de la fin des années 1960 et du début des années 1970, avec par exemple la publication du manifeste Notre corps, Nous-mêmes (Our Bodies, Ourselves), qui prône la masturbation comme une voie essentielle dans la connaissance de soi, dans l’expérience et l’expression de son corps et de son plaisir, ou celle du « Mythe de l’orgasme vaginal » de la féministe radicale américaine Ann Koedt, en 1973. En 1976, les 3000 femmes du rapport Shere Hite sont 82% à déclarer pratiquer la masturbation, et décrivent leurs différentes techniques au fil des pages d’un très gros volume que beaucoup jugeront scandaleux.

Avec les années 1980, les choses vont plus loin. Sous la poussée des mouvements lesbiens, et en particulier de Gayle Rubin, l’utilisation des godemichés, rebaptisés « sextoys » à l’aube du XXI° siècle, se répand. En forme de canard ou de bâton de rouge à lèvre, ils perdent leur côté scandaleux ou graveleux pour devenir des objets bien féminins, utilisables par toutes, objets de consommation comme tant d’autres.

En parallèle, les années sida auront développé l’idée du « safe sex » que l’on pratique, avec ou sans web en toile de fond, seul ou en « groupe de pairs », tantriquement ou pas, mais toujours bien séparés les uns des autres par l’écran glacé et protecteur de l’écran de l’ordinateur.

Tout près de nous et en France, Les deux rapports INSERM sur la sexualité des français, de 1992 et 2007 ont l’intérêt de montrer l’évolution importante des pratiques sexuelles en quinze ans. Si la masturbation est la règle de l’entrée dans la sexualité de la grande majorité des hommes qui sont, il y a quinze ans comme aujourd’hui, 90% à pratiquer la masturbation, à peu prés dans toutes les tranches d’âge, les choses ont largement évolué du côté des femmes. Si elles n’étaient en effet que 42% en 1992 à se masturber, elles sont aujourd’hui 60% à le faire. Mais la grande différence entre hommes et femmes tient plutôt au moment de la vie où ce type de pratique s’installe. Si le jeune garçon se masturbe très tôt, et bien avant d’avoir des rapports sexuels, les jeunes femmes attendent bien souvent d’avoir de l’expérience en la matière pour le faire. Elles sont 50% à avoir découvert la masturbation entre 18 et 25 ans, mais 75% entre 25 et 50 ans.

Si l’amour rend toujours aveugle, la masturbation ne rend plus sourd aujourd’hui. Elle est très certainement un moyen privilégié de connaître son corps et d’en multiplier les possibilités, chez l’homme comme chez la femme. Les hommes la pratiquent plus largement et plus précocement, à un stade souvent très infantile de leur développement sexuel, alors que les femmes s’y mettent souvent plus tard et après avoir franchi les premières étapes de leur vie sexuelle, peut être pour aller plus loin après avoir déjà commencé à apprivoiser leur sexualité. Souvent elles découvriront la masturbation après avoir déjà eu des orgasmes vaginaux, non pour faire mentir Freud, mais souvent dans une période de solitude après une rupture.

La masturbation doit cependant attirer toute notre attention sur la mutation importante de notre sexualité et au-delà, de notre société toute entière. Proscrite par les sociétés natalistes qui nous ont précédés, la masturbation, a aujourd’hui droit de cité à part entière dans un monde où, sous couvert de communication, chacun se sent toujours de plus en plus seul. Permettant de prendre du plaisir par soi-même, de manière autonome, libre de l’autre et de ses contraintes, elle évoque irrésistiblement notre monde moderne où l’autarcie ne se pratique plus en groupes familiaux rassemblés autour d’un patriarche, mais bien autour de soi-même exclusivement.

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